jeudi 5 juin 2014

La lecture, un palimpseste

Une journée en terre d'écriture (2)

Même si c'est un peu tard après l'aventure, je prends ta suite, Elsa, et je reviens sur ces séances de lecture qui ont ponctué l'atelier des ActuaLiseurs, début mai. Je reviens sur ces deux séances, à l'auditorium, parce qu'elles m'ont marquée. Elles m'ont plu. C'était une belle façon de finir l'année, vraiment.
Les ActuaLiseurs avaient un peu oublié les textes qu'ils avaient écrits en avril, sur les consignes étranges de Jonathan Wable, jeune écrivain qui nous avait fait la gentillesse de venir animer un atelier d'écriture. Il avait emporté chez lui leurs moissons de la journée, et avec un grand soin, avait tout tapé pendant les vacances,  sans changer un mot de ce qu'ils avaient proposé. Il avait été ému, m'avait-il confié en m'envoyant le dossier, de ce qu'il avait lu. La thématique de la mort, qui filait quasiment tous les textes, alors même qu'ils partaient d'une photo totalement différente, était saisissante. Il paraît qu'On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ansJe veux bien croire Rimbaud, il savait de quoi il parlait. Mais moi je sais ce que j'ai entendu. Alors non, pas sûr, au fond, que Le cœur fou robinsonne à travers les romans. Pas toujours, en tout cas.

En ce mois de mai, donc, au petit matin, la classe encore un peu endormie (il était vraiment tôt, pour proposer cette activité !), assise à même la scène, était prête à écouter. Le silence était douillet comme une couette encore chaude. 

Les lectures nous réveillèrent doucement, une à une, avec la justesse d'une musique claire et dense à la fois. Nous avions décidé, avec Sylvie, que chaque ActuaLiseur aurait en responsabilité un texte, et non pas son texte. Du coup : son auteur aussi, (re)découvrait. 
Car il arrive bien souvent que la lecture qu'on propose, quand elle est inspirée, se détache de celle, intérieure, de l'écrivain. De celle qu'il se murmure, en oreille interne, bien loin des yeux, de la mémoire, des souvenirs lus ou vécus par ces autres auxquels bientôt il offrira son texte, et qui se l'approprieront. 
Les mots étaient palpables, et au-delà des maladresses auxquelles on ne s'arrêtait pas  (cela fait partie du jeu, quand on s'expose sincèrement), les textes se faisaient vraiment entendre. Ils faisaient naître des mondes, dans nos têtes disponibles, ça nous embrassait de partout et nous portait un doux sourire aux lèvres. Certains se sont peut-être endormis, mais ils ne devaient pas être nombreux. Parce que les lectures étaient incarnées, colorées, et en même temps insaisissables. Elles étaient là.

Avec Sylvie, nous étions déçues, au départ, de la maigre qualité des photos qui avaient été prises, ce jour-là. Petit matin, petite lumière, tout était flou. Jusqu'au moment où on a compris que tout était juste, au contraire : ce mouvement des lecteurs, cette audace avec laquelle ils se sont déplacés parmi nous, ont joué de leur corps et de leur intonation, accompagnés ou non de musique, c'était cet insaisissable, ce flou, ce décalage multiple que chacun d'entre nous réverbérions de la lecture entendue. Dite à voix haute, la phrase est insaisissable, toujours en mouvement, elle vient résonner contre une paroi interne qu'on ne saurait exposer à personne et y trace des méandres qu'on ne peut fixer. Elle coagule, quand les mots sont forts, à de la matière intérieure qu'on ne saurait même nommer, et qui fait que chaque texte est unique, parce qu'il est absorbé, en couches successives, par un écran qui nous est personnel. Ce sont nos pages à nous, qui réfléchissent, recomposent, le souvenir qu'on a de la lecture. Comme un palimpseste sans cesse renouveler.

Bravo aux ActuaLiseurs : pour ce qu'ils ont écrit, pour leur façon de lire. 
Bravo aux élèves de la classe, qui ont accueilli ces textes avec une grande bienveillance et une écoute qui fut porteuse.
Bravo à Sylvie DS, pour ses photos si justes.

(Béatrice H.)





mardi 3 juin 2014

Une journée en terre d'écriture (1)

Un jeudi d'avril, un écrivain, un auteur, un artiste est venu nous voir. 




Pour nous tous, je crois bien, l'expérience était nouvelle. Chacun est arrivé, une pointe d'anxiété au cœur, un tas de questions en tête.
Je crois que personne ne s'attendait vraiment à une telle rencontre. Que personne ne l'avait véritablement appréhendée de cette manière.

Nos avis sur le livre divergeaient. 


Rencontrer son auteur a, pour certains, justifié l'authenticité de l'œuvre, pour d'autres l'a rendue source d'interrogation ou même d'admiration. Je pense que tous nous nous sommes dit : Cet homme en face de moi a écrit un livre. Pour ma part en tous cas, je n'ai cessé de me le répéter en l'espace de cette journée unique. Envisager que cet homme si jeune, si amical, si humble et accessible, ait écrit un livre a bouleversé l'idée que je me faisais du métier d'auteur. Cette personne a écrit un livre, est la source d'un objet. Un livre. Un livre comme tous ceux qui se trouvent dans ma bibliothèque. Un livre comme tous les gens du monde ont dans leur bibliothèque. Un livre, pourtant unique, multiplié en autant de livres que de personnes l'ayant posé un jour dans leur bibliothèque. Un livre.

Jonathan Wable fut très abordable dés les premières minutes. Autour d'un petit déjeuner croissanté, accompagné de café et de thé. Un convivial petit déjeuner entre connus et inconnu. Ce fut agréable de commencer ainsi la mise en bouche de la journée. 
En un premier temps, nous avons lu à M.Wable nos critiques de son livre, échangé nos points de vue à ce sujet. Nous lui avons ensuite lu des extraits de son œuvre que nous avions nous-même choisis, par affinités si j'ose dire. Les lectures étaient tantôt à plusieurs voix, tantôt accompagnées de musiques. Tout de nous, et par nous.





M. Wable nous a ensuite demandé d'écrire. 

Un rêve, d'abord. 
Puis à partir de photos choisies par l'écrivain. Peu après, de constituer des binômes et de nous prendre deux fois en photo chacun.
Nous ignorions à chaque écrit ce à quoi ils serviraient. Ça avait un côté ludique, de jouer avec la surprise. On écrivait à l'aveugle. 


Nous avons fini par composer des suites de rêves à trois voix et des "strips" à deux.

Beaucoup d'émotions lorsque nous avons découvert nos œuvres. Des strips magnifiques, étonnants, déconcertains, crus, vrais. Des textes littéraires à l'état brut. Un ensemble de productions belles et uniques, faisant pourtant partie d'un tout.

Cette journée passée avec un écrivain nous a beaucoup marqués. Différemment selon chacun. Mais tout le monde, je crois, garde de cette journée un excellent souvenir. Rencontrer un "professionel", un "homme de lettres et de papier" était comme un rêve où l'on s'imagine une autre vie. M. Wable a su nous conduire de l'autre côté de la rive, il a mené la barque tout en nous laissant des rames. Pour cela, je l'en remercie sincèrement. En une journée, il a vu en chacun du potentiel, de la matière à travailler. M. Wable a cru en nous du début à la fin, et nous a ainsi permis de croire en nous. Je ne parle pas seulement du fait que chacun a cru en lui, mais aussi du fait que chacun ait cru en tous, en notre groupe.
Un grand merci donc à M. Wable, ainsi qu'aux professeurs instigatrices du projet.

(Elsa C.)

mercredi 2 avril 2014

"Poésie, pas morte".



Ce billet d'humeur, pour m'élever contre tous ceux qui réduisent la poésie à une frêle parole d'amour rougissante, qu'un pauvre éconduit balbutierait tout seul dans son coin.

Les poètes, dans un coin, d'accord. Mais alors un Coin de table, à la Rimbaud, qui se tiennent mal et font bouger le monde, par leur regard aigu et leurs mots qui dessillent, jetés pleine face. Ils observent et invitent à se poser, à réfléchir, à réagir. Dans ce monde de 4G toujours plusplus, ça fait du bien de ralentir, d'écouter le silence au creux de soi. D'accueillir ce qui va vibrer alors, parfois de façon si brute, essentielle, que (ne riez pas), ça peut faire pleurer.

Et si la "grande dame langoureuse" dont parlait déjà Cocteau a la vie longue  - combien nombreux sont encore ceux qui s'obstinent à la voir toujours alanguie sur ses coussin moelleux, shootée aux vapeurs amoureuses, qui les confinent, eux, dans leur quant à soi -, c'est à tous ceux qui croient en ce pouvoir du verbe de la sortir de là. Rester claustrée, les yeux fermés, c'est pas une vie.

Depuis plus d'un siècle, la poésie est sortie dans la rue, et même, d'une certaine manière, des livres : on la voit sur les murs, dans des spectacles de danse, dans des soirées de lectures. Elle a le verbe haut, même si elle ne se donne pas facilement à entendre. Faut savoir l'écouter.

Alors je rêve : un jour, le lecteur n'aura vraiment plus honte de ses choix, il demandera à un libraire (oui, y en aura encore), un samedi après-midi qu'il n'a plus rien à lire  : "qu'est-ce que vous avez comme recueil de poèmes à me conseiller, en ce moment?"
Bon, d'accord, ce n'est peut-être pas pour tout de suite.

Mais mes élèves m'ont rassurée, aujourd'hui : j'aurais tort de croire que, c'est rédhibitoire, la poésie ne se lit plus. On pourrait même apercevoir de ses livres, tout cornés, dépassant de la poche d'un jeune avachi sur un strapontin de métro déglingué, ou sur des plages, même - ô joie, suspends ton vol ! - entre les mains d'une jeune fille, qui découvre avec jubilation les Fleurs du mal, et passe outre le nombre de pages minimum qu'un professeur conscient de l'effort qu'il allait demander, avait fixé (j'assume : c'était moi. "Allez, quoi, des poèmes, ça se lit vite", j'avais cru bon d'ajouter, comme une excuse à cette folle requête. Parfois j'ai honte d'avoir honte.)

Comme si la pilule devait être amère, et s'avaler sans respirer.
Comme s'il fallait avoir peur de leur faire lire ce qui leur restera, en bribes heureuses, toute la vie. Les mots sont parfois indélébiles, si.

Pour afficher ses goûts poétiques, et s'engager  : 
voici trois endroits où l'on peut rencontrer des paroles de poètes : 
- la Maison de la Poésie, située Passage Molière, dans la rue Quincampoix (près de Beaubourg) : un lieu où, pour pas cher (même parfois : gratuitement!) on peut entendre et voir des écrivains et des poètes lire, discuter, s'accompagner de musiciens : MAISON DE LA POESIE
- le site de Poezibao : un peu plus pour connaisseurs (ou ceux qui ont envie de le devenir), mais c'est un site qui tient au courant de l'actualité poétique :  POEZIBAO, REVUE DE POÉSIE
- le site de Jean-Michel Maulpoix : qui permet de réécouter des conférences de cet universitaire et poète, de se replonger dans les problématiques liées à la poésie et de découvrir des poètes d'aujourd'hui, dont il parle généreusement : MAULPOIX & CIE

Pour le dire en images : 
voici deux petites vidéos que je vous invite à regarder/ écouter : une trace heureuse, sur le net, de ce Printemps des Poètes (on en est au 16ème !) qui cette année a vu, entre autres, une manifestation poétique se faire sur la place du Trocadéro.
- La première est sur le site du Printemps des Poètes : vous pourrez ainsi en profiter pour flâner, et glaner des informations concernant la poésie active, à vive voix : LIBERTÉ, PRINTEMPS DES POÈTES 2014 (1)
- la deuxième est un montage par l'équipe de José Montalvo, le chorégraphe qui a orchestré cette expérience, devant son théâtre (Chaillot) : LIBERTÉ, PRINTEMPS DES POÈTES 2014 (2)

Il y a tant de poésie "donn(ée) à voir", pour reprendre un titre d'Eluard, justement, dans ces pas déséquilibrés, dans ses regards intérieurs qui s'exposent aux yeux de tous, avec confiance, que c'est une belle façon de le redire : non, la poésie n'est pas morte, elle traverse le corps et imprègne nos vies.

(Béatrice H.)

vendredi 7 février 2014

Eloge d'un gros tas

Hors Normes. 


C'est le thème des Portes Ouvertes de notre lycée, cette année. Fallait trouver quelque chose, pour être dans le ton. A la taille. Pour assurer. Quelque chose de grandiose, d'époumonnant, qui surprenne son monde, les yeux écarquillés sur l'écran et y revenant sans cesse, en redemandant, ouich.  
Et en même temps, s'enregistrer en train de hurler un texte en haut d'Etretat, on pouvait pas (fallait y aller), écrire tout un article rayé, c'était convenu (autant se          ),  lire en verlan, jadé vu, bof bof, et prè-a Luchini qui l'a trop bien fait, veka une bleufa de NeutaifonLa, on vaina l'air de nains. 
On se creusait les méninges et rien n'venait, c'était le moment où on allait déclarer forfait, pas jouer, botter en touche, bref, définitivement, pour ce coup, passer notre tour : joker.

Et puis c'est arrivé. L'acte.

Un truc pas banal, alors là non, qui nous désinstalle profond. Et les ActuaLiseurs ont relevé le défi d'écrire là-dessus. Ils n'avaient pas vu ce que j'avais vu. Je voulais, c'était décidé, que le hors normes, ce soit pour eux : qu'ils voient, après coup seulement, ce qui avait motivé l'expérience. Qu'ils trouvent le lien tout seuls. Comprennent ce qui m'avait fait rire, puis donné à réfléchir, et que j'avais trouvé nécessaire de montrer ici, pour ouvrir les yeux à tous ceux qui vivent en aveugle dans notre monde, et qui s'obstinent à piétiner l'acte poétique. Le vrai. Celui qui sait regarder les choses sous l'angle qui interpelle, et au plus loin encore. Celui qui passe par la voix, le mot, le geste, l'image, n'importe quoi dans lequel s'engouffre le souffle. Barbare ou tendre, ça vous fait frissonner à vif, un acte poétique.

Notre acte.
On allait donc mener une expérience ensemble et en différé, chacun devant son écran, sa page, son crayon, et en même temps tous reliés par la même consigne, que j'avais glissée dans une enveloppe à l'intention de chacun. A ouvrir ce soir, et taper. quelques lignes, ou des vers, sans trop réfléchir. Votre souffle. Et vous m'envoyez, je leur avais dit. 
Les réponses sont arrivées, petit à petit, pas toutes en même temps (je m'en doutais), comme un éboulis qui prend un temps fou, mais qui vient, c'est sûr. On est du même tas, j'vous dis.

Le vôtre ?
Alors à vous de le rejoindre. ça engage votre plus belle part : le souffle.
Ecrivez, pour vous, en quelques secondes, quelques phrases avec ces mots : 
caillou. pierre. tas.
Et lisez ensuite, ci-dessous les réponses, brutes ou ciselées, ça dépend du moment, des ActuaLiseurs.
Enfin seulement, (seulement enfin), regardez la vidéo que vous trouverez sur le lien, en fin de page. 

Et alors faites le point. Comme ont dû le faire, chacun derrière leur écran, les ActuaLiseurs, une fois la fin de l'écriture proclamée, l'article posté. 

Si on pouvait être sûr, chaque matin, d'avoir le regard neuf, prêt à décaper le moindre tas posé en travers de la route, on avancerait sans peine. Merde alors.
(Béatrice H)





L'ELOGE D'UN GROS TAS
(ça roule pas mal, chez les ActuaLiseurs)



Un homme regarde au loin. Il distingue une pierre. Ou un caillou. Un gros caillou. Il ne sait pas. Ou est-ce un amas, un tas de petit cailloux si proches les uns des autres qu'ils finissent par ne former qu'une masse de roche brute et insipide. 
Alors l'homme se demande pourquoi il regarde cette chose qu'il n'arrive pas à définir.
(Louis A.)



Pierre,
Cailloux
En tas
De pierres
Et de cailloux,
Tout un tas de cailloux
Qui font comme une seule pierre,
Le tas, c’est vrai, qu’on n’oublie pas,
Qu'il est toujours plus mince en haut qu'en bas !


(Emilie Ch.)





C'est la pierre qui a fait tomber le tas de cailloux.
(Suzanne E.)



En tas,
Cailloux
Et pierre de coups,
On commence par où,
On commence par où déjà ?
Tas de pierres ! j’ai le cœur cailloux,
Mais j’ai le cœur  parterre,
Mais je  suis en dessous,
Une pierre, deux coups,
Deux cailloux
En tas.

(Emilie Ch.)



Le caillou voulait braver la mer
Pourtant l'était qu'un bout de calcaire
La pierre plus forte puissante
trônait à ses côtés, imposante
Mais les deux réunis
forment une même harmonie
Forment un tas droit et fier
Bien ancré dans la terre

                                                                      (Coline F.)



Une pierre. Un caillou. Au fond, nous ne formons qu'un ensemble. Un énorme tas.
(Killian S.)


Le caillou me séduit par sa douceur. Rond, plein, léger, il tient menu dans le creux de ma main. Murmure. La pierre est plus brutale, n'a pas cette humilité, elle m'impose silence.
Je suis, résolument, minérale.
                                                                                                                             (Béatrice H.)

Ramassez des cailloux et formez un tas.
Que chacun y mette sa pierre
pour former une nouvelle fois la Terre.
                                                             
                                                                                       (Camille H.)

Caillou, pierre, tas.
Et la mer qui recule.
Un caillou qui se laisse porter par la mer salée.
Une pierre qui ne ploie pas à la marée.
Un tas qui reste là, ne bouge pas.
Puis la mer avance.
Le caillou ne reviendra pas. Il est trop loin, maintenant. Emporté par le courant. La pierre sous l'eau ne bougera pas. Ne partira que lorsque quelqu'un la déplacera. Le tas se met à flotter à moitié. Il ne faut pas chercher à comprendre, un tas est un tas, et peu importe ce qu'il porte. Mais le tas ne flotte qu'à moitié.
Il ne coule pas. Il ne flotte pas non plus.
Restera-t-il là, ou suivra-t-il la mer ? Le caillou ou la pierre ?
                                                                         
                (Elsa C.)

Un homme seul est semblable
au caillou dans lequel notre chaussure se cogne
Rebondissant contre des millions d'autres cailloux incassables
Mais selon ce que la vie lui donne
Selon ce dont il est capable
Il rejoindra le tas de cailloux monotone
Ou deviendra une pierre inestimable
                                                                   (Jéromine T.)



                                 Un tas de pierres
                                 Au bord de cette rivière
                                 Un petit caillou
                                                                      (Jade J.)



Cailloux. Pierres. Tas.
Le monde s'envolera.

C'était un épouvantable caillou
Battu de mille coups
Mais aussi une terrible pierre
Par-delà les rivières
Un tas se trouvait là
Personne ne nous trouvera

Cailloux. Pierres. Tas.
Le monde s'envolera.
                                      (Anaïs E.)


Sous le tas de sable, la pierre anguleuse feint d'être douce comme le caillou rond au fond de l'eau.

                                                                            (Sylvie D.S.)


Et maintenant, ici, la vidéo déclencheuse. Le petit grain de Pierre Meunier, qui a fait couler... le tas.
Je rends hommage, à cette occasion, aux Rencontres des Enjeux Contemporains de la Littérature, organisées chaque année par la Maison des Ecrivains et de la Littérature (m-e-l)
C'est lors d'une conférence sur la sidération, que Marie-José Mondzain nous a fait découvrir, cette année, ces 4 minutes hors-normes...






dimanche 5 janvier 2014

Prenons de l’altitude : "The Cloud Atlas"

Quand un film magnifie un livre, il faut en parler : voici un article sur un film que vous n’avez peut-être pas vu quand il est sorti, et qui vous donnera l’occasion de bien commencer l’année…

Résumé
Sorti en 2012, ce film, adapté du livre de David Mitchell et réalisé par Tom Twyker et Andy et Lana Watchowski, raconte l'histoire de 6 personnages principaux tous vivants à des lieux et à des époques différentes. Chaque histoire possède un élément renvoyant à la précédente, ce qui crée un cercle.
C’est un film sensationnel tant par son casting que par son scénario complexe et que sa réalisation. The Cloud Atlas (ou "la cartographie des nuages") vous propose énigmes, tabous, cultures, surprises, splendeur et passions. Tout cela ajouté à un dénouement inattendu, ce film vous transportera et vous fera vivre mille émotions. Il donnera même aux plus attentifs l'occasion de noter quelques citations. 

La particularité de ce film est qu'il met en scène des acteurs récurrents qui jouent chacun un personnage différent à chaque époque, ce qui déroute le spectateur autant que cela peut l'amuser. Cela lui laisse la possibilité de recréer une certaine continuité entre ces personnages à travers les siècles. 

Le casting de The Cloud Atlas regroupe une sélection d'acteurs de grand talent que sont : Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Doona Bae, James D'Arcy, Zhou Xun, Keith David, Susan Sarandon, Hugh Grant, et Ben Wishaw.

 Les récompenses : 
The Cloud Atlas impressionne les spectateurs, tant critiques que publics. Il remporte de nombreux Awards en 2012 aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou encore, en Allemagne :
- un Award pour la meilleure direction artistique,
- un autre pour la meilleure photographie,  
- deux  Awards pour les meilleurs décors,
- trois Awards pour le meilleur montage et le meilleur maquillage
- et enfin, deux awards pour la meilleure musique de film pour Reinhold Heil, Johnny Klimek et Tom Tywker.
Il est aussi sélectionné pour sept autres récompenses.

Le public visé :
The Cloud Atlas s'adresse à un spectateur-enquêteur qui aimera devoir réfléchir et reconstruire le récit dans sa chronologie. Il s'adresse également à un spectateur ouvert d'esprit et friand de poésie ou encore à quiconque est amateur de sensations fortes, de danger et d'inattendu.
Vous l'aurez compris, The Cloud Atlas est finalement un film… tout public !

Le petit bonus de ce film :

sa bande-son, composée par Reinhold Heil, Johnny Klimek et Tom Tywker comprenant une mélodie clé que vous ne serez pas près d'oublier ! Alternant douceur et action, les compositeurs ont su trouver les notes qu'il fallait pour accompagner parfaitement le récit. 


(Camille H.)

lundi 30 décembre 2013

"Nous sommes toujours plus grands que ce que disent les livres"

Les livres pourraient-ils être vidés de toute littérature? 
Une analyse du roman de Cécile Coulon, Le Rire du grand blessé (2013), qui s'interroge sur ce qui pourrait advenir d'un monde où l'on ne saurait plus lire par soi même.


On ne sait pas où, ni quand. Ce qui est certain, c’est que le nouveau roman de Cécile Coulon, Le Rire du Grand Blessé, est une immersion de 130 pages dans un régime totalitaire, une société où règne une irréelle réalité.
Les premières pages nous plongent in medias res, dans un monde où la littérature est interdite, où la plupart des gens sont analphabètes. « Nous étions des chiffres, des performances ». Le personnage principal, c’est le numéro 1075, homme robuste, tout droit venu de la campagne, à la recherche d’une vie de rêve au Service National, où il occupe un poste d’Agent de sécurité. 1075 ne sait pas lire, et ne veut pas lire : sa fonction le lui interdit. 
Son rôle, c’est de surveiller ce que le système, dirigé par le Grand, a nommé les Manifestations à Haut Risque, rassemblements pendant lesquels ont lieu les  lectures à voix haute des livres officiels. Livres Fou Rire, Tendresse, Frisson, Haine, ils sont classés par « catégories émotionnelles » bien étanches, et leurs lectures publiques provoquent le déchaînement des foules, des crises d’hystérie déclenchées par des mots qui sont devenus des produits de consommation.
Au milieu de tout cela, 1075 reste imperturbable. Il sait faire face à n’importe quelle situation. Son but est d’être craint, respecté, reconnu comme l’un des meilleurs Agents, et rien ne semble pouvoir l’en empêcher. Et puis tout à coup, l’histoire de 1075 devient l’histoire de l’homme qui apprit à lire par accident. 

Mordu par un « molosse », chien de sécurité, il se retrouve à l’hôpital. Là-bas, dans un couloir sombre, il entend sans le vouloir une leçon de lecture. La réalité de la lecture nous apparaît clairement, à ce moment là du récit : une fois que l’on sait lire, tous les mots qui nous passent sous les yeux sont déchiffrés, inconsciemment, par notre cerveau. 1075 engage alors une lutte contre lui-même, tiraillé entre son devoir d’Agent et ses lectures clandestines. Il recherche la passion des sentiments qu'il n'a jamais connus. Mais ce qu'il attend de la lecture, les livres officiels ne pourront jamais le lui apporter, et l'acte de lire devient peu à peu, une fois l'excitation de l'interdit dépassée, une léthargie de sentiments, sans profondeurs, un cercle fermé dont on ne peut repousser les limites.

Le Rire du Grand Blessé, c’est aussi l’Histoire de la rencontre entre le Silence et la Lumière, brève et inoubliable. Lucie Nox est une femme brillante, une psychologue ultra-performante qui cerne les êtres dans leurs profondeurs, et qui a su autrefois guérir des patients grâce à un programme de lecture. Maintenant que la littérature est interdite, elle se retrouve prisonnière de ses propres méthodes, détournées par le gouvernement afin d’instaurer un contrôle total sur tous les Agents. Elle les a tous examinés, sauf un : 1075, le seul qui trompe le système sous les yeux du Grand. Leur rencontre amènera chez l’un et l’autre ce qu’aucun ne possédait avant : un objectif. Une existence.

Dans son livre, Cécile Coulon manie avec beaucoup de style le thème de la lecture. Selon elle, la littérature se rapproche du vital, de l’irremplaçable, et un homme à qui on interdit de lire n’en est plus un. Le Rire du Grand Blessé, c’est le rire d’une victoire au milieu de la défaite, le rire, à la fois plein de colère, de tristesse, et de joie, d’un homme qui brave tous les interdits dans le seul but de sortir de lui-même, de se regarder dans les yeux et enfin ! de se connaître, puis se reconnaître. Finalement, on découvre que 1075 est bien  plus qu’un chiffre ou une performance, et que derrière « le gilet par balle qui lui sert de cœur », il y a un homme, et un vrai. Et si le courage « consistait à ne pas céder à la violence au moment où on en éprouvait le plus besoin » ?
1075 ne le sait pas, mais ce qui manque à sa lecture, ce n'est rien d'autre qu'un peu de littérature. Et cette littérature, elle est incarnée par nulle autre que cette même Lucie Nox, qui transmettra à l'Agent quelques textes, en secret, dans lesquels "les émotions [font] l'amour, et qui vont faire "tomb[er] les barricades" d'un être vide.
Le Rire Du Grand Blessé est un roman qu’on ne lâche pas, un long poème en prose, qui a la goût délicieux d’une lecture sèche et mystérieuse.  

(Emilie Ch.)

mercredi 4 décembre 2013

Le héros, un homme parmi les hommes

Maylis de Kerangal, naissance d'une voix


Parmi les romans récents, il en est un qui a marqué particulièrement ceux qui l'ont lu  : Naissance d'un pont, pour lequel Maylis de Kerangal a reçu le prix Medicis en 2010.

Elle y décrit, par le menu et le titanesque, la formidable énergie qui pousse des hommes à créer un tel ouvrage (et un pont, techniquement parlant, cela s'appelle un ouvrage d'art), pour tenter une conciliation improbable entre deux espaces radicalement différents : une forêt archaïque et une ville ultra-moderne, high tech au possible,  sortie de nulle part et au nom qui fait clin d'œil à notre époque - Coca. 
Sans cesse, on oscille entre l'hyper-réalisme (comment faire un roman avec une liste de termes techniques? défi tenu) et le narratif épique (l'homme aux prises avec une ambition qui le dépasse et le grandit).
Le roman n'est rien d'autre que ça : cette aventure collective, dans laquelle s'engouffrent corps et âme des individus anonymes venus de tous horizons, de toutes professions, de toutes histoires personnelles, confondues. Et chacun va se découvrir héros, justement par cette confrontation à quelque chose qui le sort de lui-même pour que la naissance ait lieu. C'est de l'humain par-delà le béton. La vie, quoi.

Je vous propose d'aller d'abord écouter l'interview menée à la librairie La Galerne (Le Havre), où Maylis de Kerangal présente son projet en insistant sur les points essentiels : ·       Maylis de Kerangal présente son livre

Elle revient sur le titre, sur ce qui a déclenché l'écriture, sur la dimension épique de ce roman hyperréaliste. Surtout : sur la double focale qu'elle adopte, tantôt panoramique (l'épopée collective) tantôt "moléculaire", pour reprendre ses mots (le menu détail par lequel on saisit que derrière chaque anonyme, il y a une histoire, une vie digne d'un roman).

photo empruntée au site le Café littéraire Luxovien
Ensuite, puisque l'auteur est généreuse dans les rencontres qu'elle accepte de faire avec son public, et que la toile nous permet de relayer ces moments de partage entre un auteur et son lecteur, voici :
    •  l'adresse du Café Littéraire Luxovien (un site littéraire très bien fait), qui dresse un bilan de son parcours, à l'occasion de sa venue à la médiathèque de Champagney en 2009 : Bio-biblio de Maylis de KerangalVous y découvrirez un peu de sa méthode de travail, de son rapport aux autres, aussi.
  • une petite vidéo, qui ouvrait, en 2010, un documentaire que le site Rue 89 lui a consacré, et qui lui donne l'occasion de lire un extrait de son roman (le début): vous pourrez donc entendre de vive voix, par delà les bruits de la rue, l'auteur qui devient son propre lecteur :    Lecture du début de Naissance d'un pont

Pour ceux qui voudraient pousser un peu plus loin la rencontre, je conseille d'aller écouter l'auteur dans un entretien libre, donné pour Mediapart : Maylis de Kerangal parlant de Naissance d'un pont Vous y trouverez des informations précieuses sur son rapport à Diderot, sur le choix des noms de certains personnages, sur ses sources d'inspiration et sa méthode de travail. "ça sonnait l'Amérique", dit-elle de ce roman en forme de western des temps modernes. 

On peut être décontenancé par le flux, le rythme de sa parole : souvent, c'est même la première réaction des élèves. Mais ceux qui ont déjà lu Corniche Kennedy le savent : on entre pleinement dans le texte, comme on plonge dans la mer, sans se demander où est le début, où commence la fin. On oublie qu'on peut s'y perdre, on se laisse porter, voilà tout. Et quand on lâche prise, sans plus craindre les longues phrases, les cris vivants, les changements de voix qui s'entremêlent, on s'aperçoit qu'on garde la tête hors de l'eau, facile. 

(B.H.)